Petit éloge de la nuit
15 mars 2017
Notes From Underground / Les Carnets du Sous-sol – Médias et presse
15 mars 2017

Notes From Underground / Les Carnets du Sous-sol

SPECTACLE

Enfermé dans son sous-sol depuis dix ans, un homme paradoxal fait le procès de l’humanité – et le sien. Une interprétation impressionnante par Harry Lloyd, comédien anglais d’exception révélé dans Game of Thrones. Il retrouve ici Gérald Garutti, qui l’avait déjà dirigé dans Les Liaisons Dangereuses à la Royal Shakespeare Company en 2011.

D’après Dostoïevski
Adapté par Harry Lloyd et Gérald Garutti

Note

Les Carnets du sous-sol donnent à entendre le journal d’un homme qui décrit son existence et exprime ses pensées, entre morceaux de vie et réflexion philosophiques sur la liberté, la raison et la vie. Cet homme se présente comme un ancien fonctionnaire de quarante ans, qui après avoir essayé de vivre parmi les hommes à la surface, s’est isolé de toute relation sociale pour vivre reclus dans un sous-sol. Ses anecdotes sur sa vie – un homme qui le déplace comme un vulgaire meuble dans la rue et la vengeance que lui fomente alors ; le déroulement houleux d’un repas auquel il est venu sans être invité ; sa rencontre avec une prostituée – suivent une interrogation sur les notions de progrès et de volonté.

Sa parole est adressée à un auditoire fictif dont il imagine les réactions, objections et commentaires.

L’art dostoïevskien du discours induit une vibration scénique, rauque et puissante : le ressassement de la parole, la mise à nu, la déchéance du personnage permettent une incarnation qui donne toute sa force à son propos. Rappelant les Chants de Maldoror de Lautréamont, mais aussi le héros de La Faim de Knut Hamsun, et de nombreux personnages de Kafka, c’est par son entrée en parole que le personnage des Carnets acquiert une existence – parole brute, lâchée, désordonnée.

Le souterrain permet la projection d’un espace mental autre : celui de tous les possibles, dans lequel l’âme s’est réfugiée. Dans ce lieu protégé du monde extérieur, le dialogue peut advenir ; entre l’homme et son double métaphorique et métaphysique, entre l’homme et son auditoire fantasmé ou réel. La réalité et ses meurtrissures peuvent être évoquées précisément du fait de cet espace, de ce lieu de protection, qui est aussi le lieu de l’isolation. Le fait que tout découle de l’espace permet l’éclosion d’une solitude qui a plusieurs degrés – au-delà de la déchéance d’un homme, nous apparaît une solitude sublime dans son mépris, désespérée par son sens de l’ironie, qui touche au mystique.

Cette solitude permet d’esquisser une profonde lucidité – une « conscience aiguë », poussée à l’extrême, et renforcée par le jeu de Dostoïevski entre la psyché de son personnage et les adresses au lecteur – au public, vraisemblable ou imaginaire, du narrateur. Traquant sans relâche les faussetés, les apparences, les contradictions et hypocrisies de la société, de ses si dignes semblables, il ne s’épargne pas lui-même dans ses propres contradictions et lâchetés – cette complexité permet une densité du propos tour à tour accès de rage, envolée lyrique, litanie obstinée, errance de la pensée…

Le mal-être induit par la solitude, et la lucidité qui en découle, permet une attaque en règle contre la morale, contre l’implacable logique, contre tous les « palais de cristal » et leurs projets de bonheur : le fait de mettre à mal, dès 1864, la croyance au progrès, en l’avènement d’un monde et d’un homme meilleur, s’imprime comme une réponse féroce et désabusée au positivisme scientifique. S’affirme toutefois, à travers la volonté de voir la vie en dehors de son simulacre, celle d’«être des hommes», «des vrais avec leur propre corps, leur propre sang, bien à eux », sans « en avoir honte l’aspiration à ne pas « être des espèces d’hommes universels imaginaires », donc la revendication de la liberté, la croyance en l’infinie complexité humaine.

A l’image de la neige mouillée, doucereuse mais souillée, le personnage des Carnets, au sortir de sa plongée dans les méandres tortueux de la psyché, pointe du doigt l’absurdité du contrat et du lien social. Comme chez Conrad, la modernité ne fait que masquer la barbarie, qui reste ancrée au coeur de la nature humaine – « le sang coule à flots comme du champagne ».

Il nous rappelle la parabole de Schopenhauer sur les porcs-épics désireux de se serrer les uns contre les autres pour se protéger du froid : « mais tout aussitôt ils ressentirent les atteintes de leurs piquants, ce qui les fit s’éloigner les uns des autres. Quand le besoin de se chauffer les eut rapprochés de nouveau, le même inconvénient se renouvela, de façon qu’ils étaient ballottés de çà et de là entre les deux souffrances, jusqu’à ce qu’ils eussent fini par trouver une distance moyenne qui leur rendit la situation supportable » ; tout en pointant du doigt l’artificialité du compromis en question.

En s’attaquant avec fureur à la morale, à la logique, à tous les « palais de cristal » et notamment celui du bonheur et à ceux qui y travaillent, à l’illusion de la civilisation qui masque le Mal sans l’éradiquer, les Carnets du Sous-Sol mettent en jeu la complainte d’un homme paradoxalement libéré parce qu’il s’est reclus.

Crescendo incantatoire démontrant la positivité du Mal et la malédiction de l’homme pensant, ils nous exhortent à maintenir notre pensée libre – la beauté advient alors au travers de cette lamentation dans toute sa sauvagerie, vaine et tragique.

L’adaptation du récit en monologue théâtral par Harry Lloyd et Gérald Garutti conserve le statut de cette parole de l’homme du souterrain, et permet de pousser la question de l’adresse à son paroxysme : si les notes éparses laissées par le personnage des Carnets étaient déjà par nature destinées à être lues, les transformer en discours instaure d’emblée une vraie ambiguïté quant au statut des spectateurs. Assemblée réunie devant cet homme ? Projection de son esprit ?

Sa structure, qui entrelace les considérations philosophiques de la première partie, « Le sous-sol », aux histoires anecdotiques de la seconde, « Sur la neige mouillée », s’agence en une spirale qui est exploration des recoins de la conscience, déclinaison progressive d’une philosophie du mépris et de l’humiliation mais aussi ressassement, parole perpétuellement recommencée.

Elle en modernise également les exemples tirés du réel, maintenant une incertitude quant à l’ancrage temporel et spatial du récit, pour insister sur sa dimension universelle. L’officier de réserve russe devient ainsi un cadre en entreprise, sa destination de voyage, manifestement prisée, passe de la province russe à Hong Kong, et ainsi de suite : les temporalités et les références communes se chevauchent, se superposent, dans un flou qui évoque aussi bien la Russie de Dostoïevski que l’Angleterre victorienne ou le Paris d’aujourd’hui.


Distribution

Interprétation : Harry Lloyd
Mise en scène : Gérald Garutti
Lumières : Bertrand Couderc
Scénographie : Gérald Garutti
Costume : Thibaut Welchin

Production : Compagnie Characteres, La Ferme des Jeux